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« Le manque de livres ne fait pas mourir le corps, il ne fait même pas mourir l’âme, ou l’esprit : il empêche seulement l’homme d’être, de devenir homme. » Danièle Sallenave, Le don des morts (Gallimard, 1991)

 

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  (Elias Canetti)

 

     Ancien Prix Nobel de littérature en 1981, Elias Canetti publie à Vienne en 1935, à l’âge de trente ans, un très étrange et très épais roman, Auto-da-fé, qui était déjà achevé quatre années auparavant (il ne sera édité en traduction française qu’en 1949 chez Arthaud, sous un autre titre, La tour de Babel, puis en 1968 chez Gallimard). Auteur et penseur assez inclassable, Canetti ne nous intéressera pas ici comme romancier, qu’il n’est d’ailleurs pas. C’est bien davantage une thématique traversant son ouvrage que nous voulons souligner : celle des livres, et d’un fou (furieux) de lecture.

     Le personnage central, un original sévère, le professeur Kien, signale sa profession en notant « propriétaire de bibliothèque », ou « savant et bibliothécaire », ou encore « Kien, de la corporation du livre ». Il est un grand érudit, vivant et étudiant en solitaire farouche parmi ses innombrables ouvrages qui comptent plus que tout au monde, au détriment du reste et de la normalité. Même lorsqu’il marche dans la rue, il « transporte toujours des livres ». Sinologue, il connaît en outre de nombreuses langues orientales et occidentales ; de plus « aucune littérature au monde ne lui était étrangère ». Il est doué d’une mémoire gigantesque, au point de ne plus avoir besoin de consulter ses livres : « Dans la tête, il avait, pour ainsi dire, une seconde bibliothèque… sur laquelle il pouvait compter tout autant ».

Etre “livré” aux livres

    Comme le remarque malicieusement Elias Canetti, « il est rare que le vœu suprême d’un être soit de posséder une bibliothèque ». C’est précisément celui de ce personnage, qui préfère fréquenter assidûment ses livres plutôt que les humains : pour lui en effet, « la vie quotidienne n’était que surface, amas confus de mensonges. Autant de passants, autant de menteurs. C’est pourquoi il ne les regardait même pas. » Du reste, sa propre personne physique ne l’intéresse guère non plus : « Il n’avait qu’une vague idée de son visage pour l’avoir aperçu au passage dans les vitres des librairies. Il ne possédait pas de miroir à la maison : avec pareil amas de livres, on manquait de place. » Méprisant durement ses semblables, il ne se promène donc pas pour les rencontrer (que pourrait-il bien leur dire, lui, l’omniscient ?), mais plutôt pour aller « respirer des livres étrangers », qui « étaient pour lui un rafraîchissement ». Inévitablement, Kien frôle l’état de folie, au point qu’ « une convoitise dévorante pour d’autres livres l’avait éloigné des siens. » Une sorte de “biblio-folie”, en somme. Le bibliophile, Coleridge l’appelait « rapace de bibliothèque » : un bien curieux oiseau en effet…

 

     Cette peinture mordante et vigoureuse d’un homme pratiquement retiré de la société, qui « aspirait au silence comme d’autres à l’air pur », nous laisse a priori vaguement songeur. Car il nous est difficile de concevoir une telle personnalité, refusant dédaigneusement le contact avec ses semblables. Sans aucune pitié avec ceux-ci, supérieur à eux, Kien va même jusqu’à pratiquer un très curieux manège avec les librairies, ayant pris soin au préalable de les marquer en cercles rouges sur le plan de la ville qu’il porte sur lui. Voici la scène en question, théâtrale à souhait, qui nous montre l’étendue obsessionnelle du personnage et de ses travers délirants :

 

     Il entrait dans une librairie et demandait à parler au propriétaire en personne. Si celui-ci était en voyage ou bien en train de manger, il se contentait de l’employé principal. « J’ai besoin de façon urgente des ouvrages suivants pour un travail scientifique », disait-il, et il débitait une longue liste prise sur un papier qui n’existait pas. Afin de n’avoir pas à répéter, il prononçait les noms des auteurs avec une lenteur et une netteté peut-être exagérées. Il s’agissait d’ouvrages rares et l’on se fait difficilement une idée du manque de culture de ces gens-là. Bien qu’il fût en train de lire, il observait d’un regard en coin les visages qui l’écoutaient. Entre un titre et un autre, il ne ménageait que de brèves pauses. Il aimait lancer vite le nom suivant à la tête de son vis-à-vis qui ne s’était pas encore remis d’un nom difficile. Les mines déconcertées le divertissaient. Certains demandaient : « Un instant, je vous prie » ; d’autres se prenaient le front ou les tempes dans les mains, mais lui continuait paisiblement son énumération. Son papier portait deux à trois douzaines de volumes. Il les possédait tous à la maison. […] Dans la rue, il dressait ses listes. Il en lisait une nouvelle dans chaque librairie. Quand il avait fini, il […] s’inclinait avec un profond mépris, et quittait le magasin. Il n’attendait pas de réponse. Qu’auraient pu lui répondre ces êtres bornés ?

 

Ce comportement proprement impensable et cynique fait évidemment sourire le lecteur, renforçant encore l’excentricité du personnage. Quelques bouquinistes vous diront pourtant que la réalité n’est parfois pas si loin de ce que Canetti décrit talentueusement (et c’est là où nous pouvons le sentir assez proche de nous) : pour les tester sans ménagement, ou les écraser de leur dédain, certains de leurs clients prennent en effet un malin plaisir à étaler leur culture, hautainement, prétextant la recherche de tel ou tel ouvrage ou tel ou tel auteur, introuvable ou quasi inconnu. Mais ce petit jeu narquois est sans importance, il existe des moyens de se prémunir de ce genre d’individus suffisants, qui, comme Kien, semblent n’avoir rien d’autre à faire. 

  

S’extirper de lectures dévorantes

       On le voit, ce professeur Kien incarnerait finalement l’abrutissement par la science, ou plutôt par l’excès de science, ou encore par l’excès d’amour de l’étude à travers ses livres, au détriment de toute limite et de toute raison. En ce sens il pousse jusqu’à l’absurde la sentence de Thomas Carlyle : « Les livres sont des amis qui ne faillissent jamais. » Sous-entendu : à l’inverse des hommes. Avec ses milliers de livres, dont il a fait ses véritables compagnons de vie – sa bibliothèque privée n’en compte pas moins de 25000 – Kien construit littéralement son univers hermétiquement clos, jalousement gardé (car « il avait une peur extrême des regards profanes jetés sur ses livres »), comme l’on construit des murs avec des briques (image renvoyant d’ailleurs à Paul Claudel qui voyait dans le livre « une espèce de brique comprimée ») : « comme si l’on s’était retranché de la terre, comme si l’on s’était bâti une cabine à l’abri de toute relation exclusivement matérielle », écrit Canetti. Mais ces murs, justement, ne devraient pas être séparateurs ou infranchissables : ils ne sont là au contraire que pour permettre à portes et fenêtres de s’ouvrir vers l’extérieur (alors que Kien a fait murer les fenêtres latérales de son cabinet de travail), vers la respiration d’une vie qui palpite, et non qui s’enferme avec rage dans une hypothétique tour d’ivoire, où se rétrécit une existence qui ne circule plus (une grande bibliothèque, écrivait Claudel, rappelle aussi bien un « bocal où l’on conserve des échantillons desséchés de toutes les sociétés humaines »).

      De nos jours, George Steiner a bien vu le danger de l’enfermement de l’étude et de la « fréquentation du livre à haute dose », qui frôlent la « déshumanisation » parce qu’elles éloigneraient le lecteur, le travailleur intellectuel, de la « réalité politique et sociale prégnante ». Il y a quelques décennies déjà, Steiner avait analysé avec acuité les conséquences de la lecture en ces termes : « La lecture est un acte profondément solitaire. Elle isole le lecteur du reste de la pièce. Elle emprisonne sa conscience derrière des lèvres immobiles. A l’homme seul, les livres sont une compagnie suffisante. Ils ferment la porte au nez des intrus. Le caractère imprimé, le besoin de silence qu’il commande exigent un isolement farouche. » Où nous retrouvons, très précisément, la coupure nette par laquelle notre professeur Kien se démarque.

      Ce grand écart entre ce qui a été appelé la “galaxie Gutenberg”, le monde abstrait de l’écrit (et de l’esprit), et la réalité du dehors, concrète, immédiate et préhensible, suppose un effort majeur si on veut le réduire : savoir bâtir un pont afin de passer sans effort de l’un vers l’autre. Borné, misanthrope, Kien s’en montre incapable. Le livre a eu sur lui une influence par trop néfaste, de façon définitive. Qu’est-ce qui pourrait lui faire retrouver raison ? Friedrich Nietzsche avait noté (in Fragments posthumes IV) : « Je souhaite un livre sur la façon de vivre des érudits. » Celui de Canetti aurait-il été celui-là, à son goût ?

      Oui, bien sûr, il faut lire toujours et encore, et vivre en bonne intelligence avec les livres. Mais certainement pas au prix d’un sacrifice ultime : refuser de communiquer et de converser avec ses semblables, qui ferait de vous à leurs yeux un marginal notoire, un sauvage, un anachorète incapable d’attention envers l’autre (« Pour l’amour des livres, des savants du plus grand caractère étaient déjà devenus des criminels », peut-on lire au centre du roman). Dans ses mémoires, très riches d’enseignements, Elias Canetti affirmera par une formule frappante et décisive, qui rétablit de fait contre son personnage une harmonie et un équilibre nécessaires : « C’est en ne négligeant pas ce qu’ils disent que l’on commence à respecter les êtres humains. » Très exactement le contraire du professeur Kien. Homme aux livres, prends garde à toi !

 Matthieu Guillot

 

 Ouvrages cités

Elias Canetti, Auto-da-fé, Gallimard, 1968, rééd. 1982

 Histoire d’une vie. Le flambeau dans l’oreille, Albin Michel, 1982

Paul Claudel, Positions et propositions, Gallimard, 1928

George Steiner, Dans le château de Barbe-Bleue, rééd. Gallimard Folio, 1986

            –  “La haine du livre”, Esprit, janvier 2005

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